Tod Browning, fameux inconnu


Pascale Risterucci et Marcos Uzal (s/d),
CinémAction n° 125, Corlet, octobre 2007, 248 p., 24 €.

L'intitulé peut a priori surprendre, mais jamais un oxymore n’a été d'aussi bon aloi : Tod Browning est fameux pour un seul film, Freaks ou La monstrueuse parade (1932), et inconnu pour tout le reste du commun des spectateurs. Pascale Risterucci, qui co-dirige avec Marcos Uzal ce travail collectif remarquable (au sens propre et (dé)figuré ... vu les monstres browninguiens de tous taille et poil), souligne dans le préambule la place mal définie de ce cinéaste singulier : célèbre pour ses démêlés avec la censure pour Freaks, éreinté par la critique, mais adoré des Surréalistes, il resta lui-même indifférent à toute publicité, tomba vite dans l’oubli et ne fut redécouvert que dans les années 60 avec Freaks et Dracula. En 1970, il est réhabilité par Patrick Brion qui propose sur FR 3 un cycle Browning dans son Cinéma de minuit. Le présent ouvrage constitue la première monographie collective en France, c'est dire son importance ! Il serait faux de cantonner Browning, cinéaste trop modeste, au seul cinéma fantastique : il s’est aussi essayé au mélodrame, au film noir, à la comédie, au western ... Une première partie porte sur sa biographie : Browning est homme de spectacles (Boris Henry), l’apparition du parlant et la disparition de son acteur fétiche, Lon Chaney, qui partage avec lui un corpus de dix films, bouleversent sa vision du cinéma (Leonardo Gandini), ses dernières années à la MGM signent un lent déclin (Bret Wood), un entretien de Patrick Brion avec les deux codirecteurs clôt cette partie. La seconde partie est consacrée aux mots avec la subtilité des intertitres et la complexité des dialogues de ses films muets (Dominique Villain), l’importance de la linguistique browningnienne où le parlant fait écho au muet (P. Risterucci) et, surprise agréable, un extrait - suivi d'une étude - de Out Of Tomb, l'une 13 nouvelles de Charles R. Allen alias Tod Browning (P. Risterucci). La troisième partie est consacrée au corps : corps animalisé (M. Uzal), corps démesuré dans la douleur (Jean-Marie Samocki), corps androgyne tiraillé entre Priscilla Dean et Lon Chaney (P. Risterucci), corps sacralisé avec Lon Chaney (Sandra Larrosa), corps nanifié (Carole Wrona). Une quatrième partie s’attache aux mises en scène : le mélange de genres (Denis Lévy), l’encadrement et ses effets (B. Henry), les formes multiples et ambiguës de la cruauté (Raphaël Lefèvre). L'emblématique Freaks a naturellement droit à toute une cinquième partie avec genèse du film (Elias Savada et David J. Skal), biofilmographie de quelques Freaks puis chute finale et ses symboliques (P. Risterucci), monstruosité et sexualité (Dick Tomasovic), entretiens avec Raina Haig, réalisatrice, et Mat Fraser, acteur (Diane Maroger). Enfin, dix études filmiques enrichissent ces études généralistes dans une sixième et ultime partie : The Deciding Kiss/La fille adoptive (Éric Loné), The Unholy Three/Le club des trois (Florent Guézenguar), The Mystic/La sorcière (Frédéric Favre), The Show/La morsure (B. Henry), The Unknown/L’inconnu (Thibault Emin), London after Midnight (J.-M. Samocki), West Of Zanzibar/A l’Ouest de Zanzibar (Pierre Ancelin), Dracula et La marque du vampire (Stéphane du Mesnildot), The Devil Doll/Les poupées du diable (C. Wrona), Miracles For Sale (M. Uzas). Enfin, des biographie (P. Risterucci), filmographie des courts et longs métrages (M. Uzas) et bibliographie – dite à tort - sélective et internationale (B. Henry et M. Uzas) enrichissent le tout. Un ouvrage complet - promis à succès - pour redécouvrir Tod Browning, cinéaste saisissant et insaisissable, et donner envie d’explorer une œuvre immense toujours à découvrir.
Albert Montagne

Jean Benoit-Lévy ou le corps comme utopie


Une histoire du cinéma éducateur dans l’entre-deux-guerres en France
Valérie Vignaux,
AFRHC, 2007, 256 p., 17 € + DVD offert.

Jean Benoit-Lévy est connu des lecteurs de l’Institut Jean Vigo puisque Valérie Vignaux a déjà publié dans Archives (n° 86 de février 2006) Cinéma, éducation de masse et propagande agricole, les films de Jean Benoit-Lévy pour la Cinémathèque du ministère de l’agriculture (1929-1939), un travail préparatoire au présent ouvrage. Au lendemain de la Grande Guerre, des intellectuels et politiques français, héritiers des Lumières et épris de pacifisme et d’idéaux utopistes, militent pour un cinéma éducatif, medium le plus approprié pour informer les populations des mutations à venir. Des commissions sont créées pour diffuser les sujets cinématographiques sociaux et leur mise en œuvre est confiée à Jean Benoit-Lévy (1888-1959), cinéaste aujourd’hui méconnu, pourtant réalisateur de quelque 300 films, courts, moyens et longs métrages, documentaires ou fictions, tous éducatifs. Ses œuvres ont traversé le temps, nonobstant l’Occupation et sa chasse - notamment - aux patronymes juifs - car préservées au sein des institutions commanditaires (Cinémathèque de Paris, Cinémathèque du ministère de l’Agriculture...). D’ailleurs, Jean Benoit-Lévy quitte la France pour les Etats-Unis, engagé comme Associate Professor of pédagogical cinématographie par la Social Research de New-York financée par la fondation Rockefeller. Le corps comme utopie va dans le sens d’une société nouvelle qui pose les bases de la sociologie naissante pensant la société comme un organisme. Un corps que la guerre a révélé en proie aux fléaux que sont la tuberculose, la mortalité infantile, la syphilis, l’alcoolisme, le cancer et le taudis, et contre lesquels l’État et les patrons doivent inculquer aux classes populaires des notions élémentaires de prophylaxie. Le plan de cet ouvrage, axé sur ce modèle organiste, est divisé en différents corps ou parties : un corps biologique (60 pages), un corps social (70 pages), un corps cinématographique (30 pages), le corps de l'histoire (20 pages), une partie introductive (50 pages) définissant le corps du sujet : l’utopie sociale, qui est le but de Jean Benoit-Lévy. Le corps biologique est la prise de conscience du gouvernement, au vu de la science nouvelle de l’hygiène sociale, des pathologies sociales qui ont affaibli le pays, le privant de forces vives et de soldats. Il faut éduquer et prévenir. Un comité national de défense contre la Tuberculose (CNDT) est ainsi créé en 1937, riche de 500 films diffusés par les industriels à leurs ouvriers. Parmi la pléthore de films de Jean Benoit-Lévy, citons un documentaire : Pasteur (1922), des courts de propagande : La contagion par les crachats (1925), La contagion par les jouets portés à la bouche (1929), des films contre les taudis : L’ange du foyer, Le nid (1928), quelques films de fictions, tous moralisateurs : Future maman (1925), Il était une fois trois amis (1927), Le voile sacré (1926), Maternité (1929), La maternelle (1934), Itto (1935), Hélène (1936). S’agissant du corps cinématographique, Jean Benoit-Lévy est auteur réalisateur de cinéma. En 1937, président du nouveau Syndicat des artisans d’art du film, il s'engage en faveur du documentaire, réalise des films d'auteurs : Jimmy le bruiteur (1930), Cœur de Paris (1931), Feu de paille (1939), puis des films de danse ou ballets. Une dernière partie, Les archives filmiques ou le corps de l’histoire (bibliographie, filmographie, index des noms et films), ferme le livre. Enfin, un DVD, réalisé par Fred Savioz et rendu possible – comme l’abondante iconographie du livre - grâce aux ayants droits, présente 4 films hygiénistes (citons La contagion par les crachats, 1925, 1’53), 2 films contre les taudis (citons L’ange du foyer, 1928, 35’), 2 films professionnels (citons Des métiers pour les jeunes filles, 1928, 30’), 4 films agricoles (citons Au pays du régime sec, 1928, 10‘), 2 films de montage (citons Notre pain quotidien, 1932, 9'). Bref, une biographie complète, érudite, illustrée et audiovisuelle, comme on les aime. Surtout, Valérie Vignaux a réussi son pari et son ouvrage : faire un livre instructif sur un cinéaste voué corps et âme à l’éducation.
Albert Montagne

Le western


Écrits sur le western, Numéro Hors Série de Marginalia,
Norbert Spehner,
Revue numérique (disponible uniquement sous forme PDF ou Word).
nspehner@sympatico.ca

Norbert Spehner - que j’ai eu le plaisir de découvrir sur l'excellent site du CERLI (http://www.cerli.org/bibliographie.html) - est fondateur de Solaris, revue de science-fiction et fantastique (http://www.revue-solaris.com/apropos/solaris-en-bref.htm), auteur d’ouvrages bibliographiques sur le fantastique, la science-fiction, le roman policier, les tueurs en série ..., et rédacteur de Marginalia, Bulletin bibliographique des études internationales sur les littératures populaires. Marginalia est en fait une revue numérique d'informations - qui plus est gratuite - sur les études paralittéraires. En attendant Marginalia n° 57 (début juin), un Marginalia Hors-Série est entièrement consacré au Western. Pourquoi s’en priver ? Que ce soit votre dada ou pas, suivez la flèche, si j’ose dire ! Cette première partie couvre le cinéma, les séries télévisées et offre un choix sélectif, et pourtant exhaustif, de monographies sur les réalisateurs et acteurs westerniens. Un prochain Hors-Série sera consacré au roman et à la bande dessinée western. D'emblée, si vous voulez tout savoir sur le western au cinéma, n’hésitez pas ! La bibliographie, réellement impressionnante, est à lire et à mettre précieusement de côté dans son ordinateur. Cerise sur le gâteau, elle est abondamment illustrée. Vu la nature de ce travail - et histoire de chipoter - je me permets cependant d’ajouter un ouvrage, un seul, lui aussi bibliographique (d'où mon choix) : Jean-François Houben, Dictionnaire de l’édition de cinéma, CinémAction n° 100, 2001, notamment les pages 234-235 sur le western !
Albert Montagne

jeune CINÉMA n° 315-316


Printemps 2008, 146 p. , 11 €.

Il fallait bien un numéro double pour ce nouveau printemps cinématographique ! Lucien Logette, dans son Éditorial, rappelle que le cinéma français et, parallèlement, certaines revues de cinéma ne cessent d’être en crise depuis depuis 60 ans, mais si le cinéma perdure, bon nombre de revues disparaissent nonobstant (Écran, Cinéma, Cinématographe...). Le succès phénoménal de Bienvenue chez les Ch’tis du néophyte et heureux cinéaste Dany Boon rassure sur le sort du cinéma français qui a toujours un public de masse conséquent mais inquiète sur celui des films plus intimistes comme Capitaine Achab de Philippe Ramos. Dans Dossier, René Prédal dresse un bilan du cinéma d’Abbas Kiarostami, Andrée Tournès clôt une étude sur Luigi Comencini et Philippe Rousseau s’intéresse à Ulrich Seidl, cinéaste dérangeant et point fort du dernier festival de La Rochelle. Dans Entretiens, Heike Hurst rencontre Kijû Yoshida et Mariko Osada, René Prédal étudie les rapports cinéma et théâtre de Jean Renoir à Raymond Depardon. Dans parties Du monde entier, Marceau Aidan et Andrée Tournès rendent compte du cinéma italien au Festival Annecy 2007, Daniel Guffroy du cinéma hongrois au Slow Film Festival d’Eger et Léon Baron du cinéma du Proche-Orient 2007 à Paris. Dans Documentaires, Guy Gauthier s’intéresse au documentariste Jia Zhang He. Dans Festivals, Heike Hurst rend compte de Leipzig et de Turin tous deux en novembre 2007 et de Berlin de février 2008, Jean-Max Méjean de Genève de novembre 2007. Dans Cinéma éducatif, Jacques Chevallier dresse le portrait de Stéphane Pitard (1908-1931). Dans Histoire, Alain Virmaux enquête sur le destin tragique de Christa Winsloe (1988-1944) et recense, avec Lucien Logette, les séances filmiques du Cycle Corps et décors, Cinéma français des années 20, tenues au musée d’Orsay en février 2008. Dans Divagations, Bernard Chardère donne deux mots de technique et Philippe Roger et Jérôme Fabre rendent compte de l’actualité des DVD. Enfin, Actualités et Reprise rendent compte de l'actualité des films et Varia et Livres de celle des livres.
Albert Montagne

Le documentaire, un autre cinéma.


Guy Gauthier,
Armand Colin, Coll. Cinéma, 2008, 430 p., 3e édition, prix non communiqué.

Cet ouvrage est une troisième édition - preuve certaine d'un succès public - mais je confesse n'avoir lu aucune des deux versions antérieures (Nathan, Coll. Fac Cinéma, 1995 et 2000), ayant, nonobstant, dévoré du même auteur - parmi ses nombreux autres livres sur le sujet - Le documentaire passe au direct (co-écrit avec Philippe Pilard et Simone Suchet, vlb éditeur, 2003) et Un siècle de documentaires français, des tourneurs de manivelles aux voltigeurs du multimédia (Armand Colin, Coll. Cinéma, 2004) (cf. leurs notes de lectures respectives dans Les Cahiers de la Cinémathèque n° 75 et 78). Par rapport à ces deux ouvrages cités, ce pavé conséquent de plus de 400 pages, à la fois livre d'histoire et d’esthétique et dictionnaire spécialisé des cinéastes , genres et films du documentaire, étudie le phénomène mondial du documentaire devenu genre cinématographique. Le plan est clairement tripartite. Une première partie, historique, retrace Les grandes périodes du documentaire, du muet, au parlant et numérique ; une seconde, Le balisage du territoire, l’analyse du processus d'élaboration d'un film documentaire ; une troisième, Le partage du documentaire, une typologie des différents genres. Si l'intitulé suggère que le documentaire est un cinéma à part, longtemps mésestimé du grand public et réservé aux seuls cinéphiles, l'introduction, Un objet filmique mal identifié, souligne - à juste titre - que, contrairement aux idées préconçues, la définition duale du genre est quelque peu erronée. Opposer fiction (« ce qui n'est pas réel ») au documentaire (« ce qui est réel », « qui enseigne ou renseigne ») est trop simpliste. Ce n'est plus d'actualité, d'autant que les deux se rejoignent de plus en plus : non seulement la caméra sur l'épaule multiplie les films de fiction, les réalistes et directs, mais le documentaire s’offre le luxe de remplir le grand écran, contrairement à certaines fictions ! Mieux, avec Bowling for Columbine de Michael Moore, qui reçoit en 2002 le Prix du Festival de Cannes au détriment de ses grands frères de fiction, le documentaire gagne définitivement ses galons critiques et populaires. Désormais, il épouse sans complexe toutes les formes : journal intime, charge politique, enquête sociologique, analyse historique, animalier écologique... Il séduit tous les milieux et devient un nouveau et immense champ disciplinaire du cinéma. Le dernier chapitre (inhérent à cette 3e édition), le 13 (vivement, pour les superstitieux, une 4e édition pour un chapitre 14 !), dresse le bilan et les perspectives pour ce début de siècle (2000-2007). La caméra, de plus en plus légère et réduite, limite les équipes au strict minimum : une seule personne, facilite les déplacements lointains et ardus et multiplie les prises de vues. Le cinéma est enfin libre et le documentariste devient définitivement, pour reprendre le titre maintenant prémonitoire d’un film de Dziga Vertov, L’homme à la caméra. Enfin, Des paroles de cinéastes, Une filmographie mondiale conséquente (100 pages) et une Bibliographie de référence internationale parachèvent le tout. Pour conclure, un ouvrage déjà basique, naturellement documenté, qui se bonifie au fil(m) et à mesure des éditions.
Albert Montagne

Cinéma régional, Cinéma national


François de la Bretèque (s/d),
Les Cahiers de la Cinémathèque n° 79,
Cinémathèque euro-régionale Institut Jean Vigo,
Mars 2008, 108 p., 19 €.

La notion de cinéma national est connue de tous (il n’y a qu’à compter les ouvrages généralistes publiés), celle de cinéma régional constitue un champ nouveau. Ce numéro des Cahiers de la Cinémathèque - prévisible pour l'Institut Jean Vigo devenu Cinémathèque euro-régionale - constitue les actes du Colloque Cinéma national, Cinéma régional, qui s’était tenu à Perpignan en janvier 2006. Pour François de la Bretèque, directeur du Colloque et coordinateur du présent numéro, la mondialisation et la standardisation des expressions culturelles ont conduit a contrario les régions à (re)construire leurs identités locales et régionales. Une première partie dresse le bilan des études locales sur le cinéma en France. Jean A. Gili brosse une historiographie régionale des années soixante à nos jours, rappelant le rôle pionnier en France des Cahiers de la Cinémathèque avec l’ouvrage fondamental de René Noell, Histoire du spectacle cinématographique de Perpignan de 1896 à 1944, écrit en 1971 ; Monique Martineau établit une première cartographie du cinéma de région construite avec deux numéros de CinémAction (1980-1982) ; Jean-Jacques Meusy s’interroge sur l’utilité des histoires locales du cinéma, en proposant une impressionnante bibliographie multirégionale et plurilocale. Une seconde partie étudie les apports spécifiques des archives régionales. Odile Gozillon-Fronsacq conduit ses recherches en Alsace, Claudette Peyrusse en région toulousaine et Jean-Pierre Mattéi en Corse. Pour Pascal Genot, les cinémathèques régionales sont un lieu pour penser le patrimoine, pour Isabelle Debien et Thierry Lecointe, jeunes chercheurs, les cinémathèques régionales développent de nombreuses attentes. La troisième partie pose le problème de la production en région. Jean Fléchet rappelle l’embellie des années 1970-1983 en Languedoc-Roussillon à partir des archives de Tecimeoc ; Alphonse Cugier et Daniel Armogathe étudient respectivement la région Nord et Marseille. En conclusion, Jean-Pierre Rioux rouvre le débat : le cinéma régional, sis entre le local et le mondial, a-t-il une petite Patrie ? Une œuvre, qui a vocation universelle, supporte-t-elle un cadrage régional ? Une Gazette, riche de comptes-rendus de festivals et de notes de lectures, ferme classiquement le tout.
Albert Montagne

Interdit aux moins de 18 ans


Morale, sexe et violence au cinéma
Laurent Jullier
Armand Colin, 2008, 256 p., 22 €.

L'utilité des titres longs est d'être explicite : au nom de la sacro-sainte morale sociétale, le sexe et la violence sont interdits, du moins limités, aux mineurs de 18 ans. L'époque étudiée part des années 70, l'âge d'or des films X pornographiques et violents tous interdits aux mineurs de moins de 18 ans, aux années 2000, la renaissance des interdictions aux mineurs de moins de 18 ans. En fait, des successives limitations d’âges des commissions nationales de contrôle puis de classification des films (interdictions aux mineurs de moins de 12, 13, 16 ans...), l'interdiction aux moins de 18 ans est la pire, celle qui sanctionne le plus celui qui n'a pas encore la chance d'être adulte et de pouvoir juger de lui-même. Dans l'introduction, L'éthique et rage de voir, le choix du film Le gouffre aux chimères de Billy Wilder, surprend. Certes, le film noir (et blanc) dénonce le « voyeurisme aveugle » d'un journaliste qui a trouvé la « poule aux œufs d'or » : un homme coincé dans un étroit puits se meurt comme les secours sont impuissants à le sauver. Vivra-t-il ? Mourra-t-il ? Mais, de mes lointains souvenirs de ciné-club en VOST, ce film est dramatique et non érotique ou violent. Si l'on peut rapprocher la violence, la pornographie et le voyeurisme morbide avec les frissons communs de (dé)plaisir des scènes de tortures, d'érotisme et de Mort en direct, pour reprendre le titre d'un film de Bertrand Tavernier, la comparaison du Gouffre aux chimères à un film X me paraît démesurée, le titre original, Ace in The Hole permettant, il est vrai, les plus folles élucubrations et métaphores symboliques. Sans doute, Thanatos succombe-t-il à Éros. Sans doute, la vérité - crue et nue - est-elle au fond du puits. Plus sérieusement, le premier chapitre, Policer le cinéma, après un bref rappel historique sur les origines de la censure née d'une circulaire ministérielle de Béthune de 1909, s'étend sur les années 70 qui enfantent à grands cris le cinéma X. L'essayeuse de Serge Korber, ixifié, dûment visé et surtaxé, est cependant condamné à la destruction par le juge, soulignant l'absurdité du droit français qui oppose le Code du cinéma au Code pénal. Les années 2000 voient l'affaire Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi. Le film, reconnu pornographique par le Conseil d'État, relance l'interdiction aux mineurs de moins de 18 ans - qui avait été supprimée en 1990 - qui frappe derechef Ken Park de Larry Clark et d’Edward Lachman et Nine Songs de Michael Winterbottom en 2004. En France, la censure officielle est double : c’est celle, consultative, de la commission nationale de classification des œuvres cinématographiques et, celle, décisive du ministre chargé du cinéma. L'auteur aborde aussi la « classification » américaine. Le chapitre 2, Quels risques à s'exposer aux films ?, relance l'éternelle question de l'influence du cinéma sur les esprits influençables, question née avec le cinématographe et toujours non résolue, nonobstant les rapports Kriegel et Brisset de 2002. Les chapitres 3, 4 et 5, Les spectacles troublants et leur mise en scène, Croire aux images et Éthique de la réception, posent les problèmes relatifs aux morales de la création et de la lecture et à leur interprétation. Le chapitre 6, La guerre des tranchées, revient au cinéma X. Pour ou contre ? Censeurs et libéraux ne cessent d'opposer leurs arguments. La conclusion, Pour une esthétique incarnée, répond de plus belle à cette question. La solution : « tout le monde a raison en même temps », n'étonne pas. L'auteur est impartial, ne veut forcer personne et écoute tous les camps. C’est là sa force. Mais ce qui fait l’originalité de ce livre - somme toute collectif - est que chaque fin de chapitre voit intervenir des spécialistes donnant leurs avis « autorisés » : Hervé Bérard, Fernand Garcia et Jean-Pierre Quignaux, membres de la Commission de Classification, Frédéric Vengeon, philosophe, Francis Schérer, psychologue, Jean-Baptiste Morain, critique de cinéma, Jean-Marc Leveratto, sociologue. Une bibliographie internationale (4 pages) et un Index des noms, notions et films principaux (4 pages) ferment rapidement le tout. Pour définitivement conclure, faut-il interdire ou limiter ? Il appartient à chacun d'avoir son opinion. En lisant ce livre, on s'en fera une, on la forgera ou on en changera.
Albert Montagne

Le livre noir de la censure


Emmanuel Pierrat (s/d),
Seuil, 2008, 348 p. , 21,5 € .

Ce livre n’a de noir que le titre, car c'est bel et bien d’or censorial dont il s’agit. On savait la censure multiséculaire, polymorphe, ubiquitaire et implacable. Présentement, il ne faut certes pas croire qu’elle n’existe pas ou qu’elle sommeille légèrement et soit éventuellement prête à se réveiller. Elle est toujours là, tapie dans l'ombre, omniprésente et active à tout moment, bien vivante et réelle, mais insidieuse et plus puissante que jamais, car née d’une double action : d’abord, de groupes privés érigés face à l’inertie dénoncée des pouvoirs publics et des institutions, ensuite, de l’État voulant reprendre les rênes. L’originalité et la force de l’ouvrage dirigé de main de « maître » par Emmanuel Pierrat (avocat) est : 1) d’embrasser tous les domaines contemporains de la censure : presse, cinéma, théâtre, publicité, gastronomie, internet, arts plastiques, musique, livres, jeux vidéos, télévision, affiches, caricatures, photographies, DVD, médicaments, alcool, tabac, OGM, nucléaire... 2) Chaque thème est confié à un spécialiste, le plus souvent un praticien confirmé du droit, d’où l’efficacité des propos allégués : Les formes de la censure (E. Pierrat, avocat), L’autocensure (Magaly Lhotel, avocate), Les nouvelles technologies (Florent Latrive, journaliste), La loi du marché (Sophie Viaris de Lesegno, avocate), Les mœurs (Aurélie Chavagnon, avocate), La jeunesse (Geoffroy de Lagasnerie, enseignant), La religion (Caroline Fourest et Fiammetta Venner, journalistes), Les minorités (Béatrice Chapaux, magistrate), Le pouvoir (Guillaume Sauvage, avocat), La santé (Flore Masure, avocate). Pour le cinéma, de nombreux domaines s’interpénètrent : mœurs, jeunesse, minorités, religion, d’où de multiples lectures toujours possibles et complémentaires. Aurélie Chevagnon (Les mœurs) souligne l’hypocrisie de l’État qui, par le biais de l’ixification, légitime pécuniairement les films pornographiques en prélevant au passage de gros revenus fiscaux sur les films visés. En 1977, L’essayeuse, film classé X et donc officiellement autorisé par la Commission nationale de Contrôle des films, se voit pourtant condamné à la destruction - rappelant les autodafés nazis - pour outrages aux bonnes moeurs par le juge suite à la plainte d’associations privées, symbolisant bien l’incohérence du droit du cinéma. Geoffroy de Lagasnerie (La jeunesse) s’intéresse à l’Affaire Baise-moi. Le film, interdit aux moins de 16 ans par la Commission nationale de Classification des films est attaqué par l’Association Promouvoir jugeant l'interdiction "mineure" et estant en Conseil d’État pour une interdiction aux mineurs de 18 ans. Celui-ci, le 30 juin 2000, désavoue le visa ministériel et considère que le film est pornographique et doit donc, de droit, être classé X et interdit aux moins de 18 ans. Cette décision provoque - à tort : l'ixification ne faisant nul doute - une vague de protestations de professionnels et de la presse journalistique qui, le 12 juillet 2001, débouche sur le décret rétablissant l’interdiction aux mineurs de 18 ans sans, toutefois, la classification X. La différence est de taille : elle évite non seulement une surtaxe mais surtout l’obligation de salles spécialisées réservées au X, rares et peu fréquentées. Caroline Fourest et Fiammetta Venner (La religion) dévoilent les intégrismes religieux, catholique (Je vous salue Marie, La dernière tentation du Christ, Ave Maria) et musulman (Théo Van Gogh assassiné pour Soumission). Béatrice Chapaux (Les minorités) montre l’absurdité de la censure qui frappe (au sens propre et figuré, lorsqu’on connaît ses biographie et filmographie) René Vautier : Afrique 50, son film colonial interdit dès sa sortie et qui lui valut aussi 13 inculpations et 2 condamnations à de peines de prison, est autorisé en 1997, et le cinéaste se voit offrir par le Ministère de l’Intérieur une copie neuve de son film, désormais déclaré utile - 46 ans après - pour le prestige de la France. Pour conclure, cet ouvrage dresse un constat alarmant de notre société où rien ne paraît plus libre et où tout est grandement policé. L’ouvrage, écrit essentiellement par des juristes, est un réquisitoire passionnant et violent contre la censure. C’est une excellente introduction à la censure, cinématographique et autres... Un livre donc indispensable. A acheter et à lire sans modération.
Albert Montagne

Les cinéastes et leurs génériques


Alexandre Tylski (s/d),
Samuel Blumenfeld (préface),
L’Harmattan, Coll. Champs Visuels,
2008, 280 p. , 26,5 €

Un générique de film est une carte de visite personnalisée - remplie de noms, avec ou sans photos - qui invite à voir l'oeuvre présentée. Surtout, un générique est comme une ouverture aux échecs : tout est gagné - ou perdu - d’avance dès les premiers coups. Au cinéma, dès l'amorce des images et l'écoute du son, on sait si le film est bon ou pas. Certains cinéastes ou genres filmiques sont reconnaissables à leur atmosphère unique. Par exemple, les James Bond sont un mini film dans le film, les Panthère roses (em)mêlent humour et bande dessinée, les Tim Burton donnent des clés magiques du film que l’on ne peut saisir qu’à l'ultime scène. De plus, la musique introductive est un élément essentiel et mnémotechnique qui attire et fidélise le spectateur. Qui ne (re)connaît pas instantanément la musique de John Barry pour les James Bond ? Le thème optimiste d’Henry Mancini pour la Panthère rose ? Les notes sautillantes de Danny Elfman pour Tim Burton ? Mais il ne faut certes pas oublier que le générique est, à l’origine, la présentation des gens - artistes et techniciens - du film qui se font un nom (non sans heurts d'ailleurs, la guerre des droits d’auteur unique et multiple éclatant). Présentation parachevée par le nom du cinéaste, qui, comme le rappelle si justement Samuel Blumenfeld dans sa Préface, peut être un instrument de censure : sous la France occupée et vichyste, les noms des Juifs (interdits de travail) étaient effacés avec plus ou moins de discrétion et certains acteurs et cinéastes prenaient des noms d’emprunt pour ne pas disparaître purement et simplement (je renvoie à mon livre, Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001), p. 49 et suivantes, paru chez le même éditeur et dans la même collection que le présent ouvrage). Alexandre Tylski, connu de ceux qui lisent Cadrage, la première revue en ligne universitaire française de cinéma, et, particulièrement, son site Générique et Cinéma (je confesse avoir un petit penchant pour l'envoûtant site Diable et Cinéma de Corinne Vuillaume), dirige tout naturellement cet ouvrage collectif. Le thème, pour ainsi dire vierge (il n'existe, à ma connaissance, qu'un livre sur le sujet : Le générique du film de Nicole De Mourgues, Méridiens Klincksieck, 1993), a inspiré peu de mémoires universitaires - citons, strict minimum oblige, la thèse de l’auteur : Les génériques d'ouverture au cinéma : les films de Roman Polanski, Guy Chapouillié (s/d), Université de Toulouse-Le-MiraiI, 2007 - apparaît nonobstant comme une mine inépuisable. Le but de cet ouvrage n’est pas de développer les différents aspects de la signature et des noms mais de redécouvrir - d’où l’importance du choix de grands noms du cinéma - un cinéaste par ses génériques de films. Le corpus, riche de 11 cinéastes internationaux : Pedro Almodovar (Jean-Max Méjean), Tim Burton (Alice Vincens-Villepreux), Caro & Jeunet (Ludovic Graillat), Ethan et Joel Cohen (Frédéric Astruc), Claire Denis (Rémi Fontanel), Rainer W. Fassbinder (Daniel Sauvaget), Marco Ferreri (Alberto Scandola), Takeshi Kitano (Antoine Coppola), Roman Polanski (A. Tylski), Martin Scorsese (Michel Cieutat) et Steven Spielbeg (Pierre Berthomieu), se veut le plus large possible. Il entend visiter les grands cinémas nationaux, de nombreuses générations cinématographiques (sur un éventail d’un demi-siècle) et différents styles et genres (grand public, intimiste, art et essai ...). Soulignons que Marc Caro et Roman Polanski, interrogés sur leurs génériques, enrichissent la vision de leurs films. Pour anecdote, Roman Polanski dut batailler ferme pour que la MGM autorise la transformation de son lion en vampire assoiffé de sang pour ouvrir Le Bal des vampires (logo humoristique qui donne le ton du film et qui illustre la une du livre). Chaque cinéphile se précipitera sur ses cinéastes préférés pour confronter et enrichir ses idées. Nul doute, en finissant ce livre, que les génériques de début et de fin de film ne prennent désormais une nouvelle dimension. On complétera utilement cet ouvrage en consultant le site http://www.generique-cinema.net pour lire de nombreuses analyses écrites par des cinéastes, des universitaires de cinéma, des critiques de cinéma et des créateurs de génériques. En conclusion, on ne peut que souhaiter que ce livre, devenant un ouvrage basique, ouvre un nouveau champ cinématographique, le générique du film, (nouvelle) histoire (du cinéma) de revoir les grands films, soit en entier, soit seulement en génériques ! En effet, pourquoi pas, en relisant ce livre, de futurs DVD de l'intégrale des génériques de cinéastes ?
Albert Montagne.

Une histoire du spectacle militant


Théâtre et cinéma militants (1966-1981),
Biet Christian et Neveux Olivier (s/d),
UPX Nanterre, Entretemps, 2007, 464 p., 30 euros.

Cet ouvrage, fêtant la date anniversaire des 40 ans de mai et juin 1968, est la publication des actes du colloque Pour une histoire du spectacle militant, Théâtre et cinémas militant (1966-1980), tenu à l'Université Paris X Nanterre, à la Cinémathèque française et aux théâtres de l'aquarium et des Amandiers, des 21 au 24 mai 2003. On savait le cinéma militant, on redécouvre le théâtre militant. La parité n'est pas étonnante car le spectacle cinématographique, dit de curiosités, fut, aux origines, assimilé au spectacle théâtral, mais seul le domaine cinématographique sera ici abordé. L'ouvrage est divisé en quatre parties, à l'image des quatre journées : une première partie, Histoires, étudie les processus des années de luttes, une seconde, Événements, les dates jalonnant ces années noires et rouges, une troisième, Pratiques, les expériences emblématiques ou singulières empreignant ces années, une dernière, Représentations, la question de la représentation du cinéma et du théâtre militants. Enfin, aux contributions classiques s'ajoute un scénario inédit d'Armand Gatti : Les Katangais. Qu’est ce qu’un film militant ? La période 1966-1980, favorable aux idées d'extrême-gauche, voit fleurir les films militants anarchistes français qui forment un cinéma invisible mais effectif (Isabelle Marinone). Jean-Luc Godard, membre du groupe Dziga Vertov, fait déjà des siennes avec La Chinoise (1967) et pose problème au PCF qui doit faire face au cinéma et au théâtre militants remettant en cause l'ordre social et politique (Frédérique Mantonti). Loin du Vietnam (1967) est l'exemple parfait d'une conception créatrice et collective (Alain Resnais, Jean-Luc Godard, William Klein, Claude Lelouch, Agnès Varda, Joris Irven...) du cinéma politique qui n'a pas pris une ride (Laurent Véray). Profitant des événements et défiant les corporatismes et institutions, le film militant s'épanouit hors des circuits commerciaux et filme grèves et occupations ouvrières (Sébastien Layerle). Aux cinémas militant des Straub (François Albera) et révolutionnaire de Bernardo Bertolucci (Olivier Maillart), s'opposent des cinéastes anonymes (les Cinétracts par Hélène Raymond). Les cinémas militants s’investissent : cinémas homosexuels et féministes (Hélène Fleckinger), cinémas d'avant-garde (Gérard Leblanc). Ils se collectivisent et se divisent (David Faroult). Des entretiens avec Carole Roussopoulos, fondatrice du collectif Vidéo Out (Hélène Fleckinger) et Lionel Soukaz, cinéaste expérimental (H. Fleckinger et Olivier Neveux), complètent le tout. Au final, un gros pavé (68 oblige !) lancé dans la mare aux canards, pardon, aux journaux et livres sur les mouvements sociaux et politiques qui ont marqué le cinéma et le théâtre français.
Albert Montagne

Le sexe et ses juges


Syndicat de la magistrature,
Éric Alt (s/d),
Éditions Syllepse,
2006, 168 p., 12 €

Cet ouvrage collectif, à l’intitulé duel quelque peu ambigu et provocant, écrit par d’éminents membres des corps judiciaire et enseignant (avocats, juges, magistrats, maîtres de conférences... ) et patronné par le Syndicat de la Magistrature, est condamné à être droit. Curieusement, car émanant de juristes, les références aux auteurs manquent de rigueur ou, du moins, d'unité : la couverture indique Syndicat de la Magistrature, Ouvrage collectif et la page d'avant-garde précise Syndicat de la Magistrature, Ouvrage collectif coordonné par Éric Alt (par ailleurs vice-président du Syndicat de la Magistrature). Tant de magistrature ne peut forcément que déboucher sur un livre magistral ! De fait, c'est le Syndicat de la Magistrature, le maître d'oeuvre du livre, qui avait initié, les 26 et 27 novembre 2004 au Palais de Justice de Paris, un colloque éponyme, Le sexe et ses juges, Ordre moral, contrôle social, qui, fait rare, ne constitue pas ici les actes. Syndicat oblige, c'est le côté citoyen et engagé qui prime et met en exergue une justice en état délétère révélée par des procès en dérives (l'affaire d'Outreau) et des politiques sexistes (le chemin de croix des homosexuels et des prostituées...). Sur les 16 contributions, seules 3 s’intéressent au cinéma et méritent donc particulièrement notre attention. Catherine Breillat, écrivain et cinéaste sulfureuse et, à ce titre, double et éternelle victime des censures littéraires et cinématographiques, tourne en ridicule la censure : La censure, pour se cacher de soi-même (pp. 69-73). Comme elle l’avoue avec esprit, sa première expérience de la censure est l’écriture de son premier livre, à 17 ans, qui est interdit aux mineurs de 18 ans : elle est ainsi interdite de relire un livre qu’elle a écrit elle-même ! L'auteure s’insurge contre la loi qui a inventé la pornographie en légitimant le cinéma X (vite promu en sous-art prospère) et contre l’hypocrisie des scènes simulées (la fiction rejoint – et dépasse - la réalité) et seules tolérées (en s'attaquant aux bourses avec la taxation X). Pour faire court, Breillat, se proclamant pleinement artiste et femme politique émancipée, défend un Septième hard librement pensé et fantasmé. Agnès Tricoire, avocate à la cour, souligne le double régime juridique (ou double censure) qui encadre (au cadre strict) les films - le préventif, qui donne l’autorisation préalable, et le répressif, qui frappe a posteriori des métrages longs ou courts, pourtant autorisés antérieurement - et limite fortement leur liberté : De l’art à l’arbitraire (pp. 75-89). S’agissant du critère de classification X, force est de reconnaître l’incessante évolution juridique qui ne peut que troubler les esprits et les cinéastes peu éclairés : le X illicite est le réel ou le porno hard, le licite est le simulé ou le porno soft ; l’art et la manière autorisent le porno trop réaliste ; la concomitance de sexe ou de violence devient secondaire et le porno réel devient licite s’il n’est pas « cru et explicite ». Fort heureusement, le droit d’auteur vient au secours du cinéaste pornographique, tout auteur jouissant pleinement du droit moral au respect de son œuvre et pouvant seul décider de sa divulgation. Mais l’idée d’une limitation est-elle compatible avec la liberté de création ? C’est là toute la problématique de l’artiste et, par extension, de tout cinéaste, X ou pas. Ruwen Ogien, philosophe et directeur de recherches au CNRS, dresse un bilan alarmant de la pornographie, diabolisée tant par la Droite que par la Gauche, et qui, déclarée dangereuse sous le sempiternel prétexte de la défense de la mise en péril de la jeunesse, s’attaque aux minorités sexuelles (les femmes et les homosexuels) et à la liberté d’expression cinématographique : Les crimes imaginaires de la pornographie (pp. 91-109). L’auteur condamne la censure, qu’il estime à la fois dangereuse (car confiée à des experts dont il s’interroge sur la compétence) et injuste (car exigeant des critères indument qualitatifs), et suggère une éthique minimale, étatique et démocratique, où « nos façons de vivre n’ont aucune importance morale tant qu’aucun tort à autrui n’en résulte ». C’est tout un programme et toute une politique ! Ceci n'est pas nouveau mais est aussi, dans un sens, révolutionnaire car en référence directe à l'Art. 4 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Enfin, une Annexe, unique, reproduit La motion adoptée par le 38 ° congrès du Syndicat de la Magistrature. Tel quel, ce livre, petit mais précieux, pose de nombreuses questions sur le droit. La justice ne devient-elle pas trop répressive en cédant au populisme pénal ? Justice et Équité ne sont-elles pas deux principes juridiques inséparables auxquels tout citoyen a droit ? Pour conclure, en paraphrasant Georges Clémenceau, la Justice est une chose trop importante pour être confiée à des juristes, encore moins à des politiques ! Le cinéma, en tant qu’Art, ne doit pas être censuré mais libre ! Un livre engageant, dense et pas cher, à conseiller aux étudiants en droit, juristes confirmés et lecteurs-citoyens critiques pour réfléchir et, surtout, pour pourvoir juger soi-même !
Albert Montagne

Mythes, monstres et cinéma


Olivier R. Grim
Nicole Belmont (préface),
Presses Universitaires de Grenoble,
Coll. Handicap Vieillissement Société,
2008, 312 p. , 25 euros.

Disons-le d'emblée, l'intitulé prête à confusion car le vrai sujet de ce livre est les monstres réels au cinéma, c'est-à-dire, comme le précise le titre de la Collection, les personnes handicapées, mais vues au cinéma, essentiellement à travers trois films : Freaks, La monstrueuse parade, le chef d'oeuvre de Tod Browning de 1932 avec ses monstres physiques et mentaux de foire, Eléphant Man, film emblématique de David Lynch de 1980 avec un homme souffrant d'elephantasis, complètement défiguré et devenu une attraction de foire, et Carnivale, La Caravane de l'étrange, la série télévisée de Daniel Knauf de 2003 sur la vie d'un cirque. En fait, le véritable titre, vu les différents chapitres - Freaks, temps ou espace, chapitre 2 ; Freaks, les personnages, chapitre 3 ; Freaks, contexte historique, chapitre 4 ; Freaks, critiques spécialisées, chapitre 5 ; De Carnivale à Freaks, analyse comparée, chapitre 6 ; D'Éléphant Man à Freaks, analyse comparée, chapitre 7 - devrait être "Autour de Freaks". Ceci dit l'auteur est docteur en anthropologie sociale et en ethnologie et son étude, originale, apporte une lecture psychanalytique et inédite de la monstruosité au quotidien qui décrypte nos motivations inconscientes et renouvelle nos représentations des infirmes et des handicapés - des malades en général - et de la mort. Une bibliographie - à laquelle j'ajouterai simplement Cinéma, Psychanalyse et Politique de Roger Dadoun (Ed. Séguier 2000) et Le monstre humain, imaginaire et société de Régis Bertrand et Anne Carol (s/d)(Publications de l'Université de Provence, Coll. Le temps de l'histoire, 2005) - et un glossaire ferment classiquement le tout. Un ouvrage docte qui ouvre un autre regard sur la question du handicap au cinéma et dans la vie réelle et qui porte à réfléchir. Soulignons la pellicule plastique enveloppant intégralement le livre - du moins sur mon exemplaire - qui donnerait a priori à penser que le contenu soit uniquement destiné à des adultes ou que des sujets tabous soient divulgués. Il n'en est rien : si le texte est dense, le style est clair et le vocabulaire compréhensible pour tous et le sujet reste toujours grave.
Albert Montagne

Ettore Scola, une pensée graphique


Jean A. Gili,
Isthme Editions & Centre Des Arts d’Enghien-Les-Bains,
2008, 156 p. , 25 €. (+ DVD, Dominique Roland, Scola Roma, 18 mn).

Ettore Scola, une pensée graphique, est, à la fois, une exposition - événementielle et, pourtant, gratuite - du Centre Des Arts Enghien-Les-Bains consacrée au cinéaste du 23 janvier au 30 mars 2008 et une publication luxueuse publiée à cette occasion. Le point d'orgue de cette initiative est Jean A. Gili, spécialiste du cinéma italien, professeur de cinéma à Paris 1, membre de l’AFRHC et critique à Positif, qui propose une mise en perspective imagée des films de Scola qui, journaliste dans sa jeunesse, collabora à l'hebdomadaire humoristique Marc'Aurelio en croquant et griffonnant des dessins, à l'origine, non destinés à être publiés ou exposés. Dominique Rolland - directeur de la Collection CDA d’Enghien et, ici, auteur de l’entretien d’Ettore Scola, Scola Roma, présenté dans le DVD joint - souligne l’importance de cet ouvrage qui, pour la première fois en France, présente plus d’une centaine de dessins, ébauches, illustrations et caricatures, qui suggèrent visuellement et mentalement l’oeuvre d’Ettore Scola, forte d’une quarantaine de films, et révèlent tout naturellement en amont le fil(m) de sa pensée graphique. Un premier chapitre, Entre la France et l’Italie (pp. 18-62), étudie les films incontournables : Nous nous sommes tant aimés, Une journée particulière, La terrasse, La nuit de Varennes, Macaroni, Splendor, Le roman d’un jeune homme pauvre, Le dîner, Concurrence déloyale et Gente di Roma. Une seconde partie, Entretiens (de 1976 à 2004)(pp. 65-139), parcourt sa carrière : Les débuts, Scola scénariste, Les premiers films, Drame de la jalousie, Nous nous sommes tant aimés, Affreux, sales et méchants, Mesdames et messieurs, bonsoir, Une journée particulière, Le bal, Gente di Roma. Une filmographie, superbement illustrée des affiches couleur de chaque long-métrage, conclut le tout. Comme toujours dans les livres de Gili, l’ouvrage est richement illustré - photos de tournage à profusion - et, exposition oblige, nombreux documents inédits et variés, maquettes et costumes de films, souvent pleine page. Scola, Gili et Roland concilient un beau livre d’art(s) et littérature qui dévoile qu'en tout cinéaste est un dessinateur qui s'ignore ou qui s'affiche. Un constant s'impose : Ettore Scola a suscité en France peu de commentaires dans les revues spécialisées et dans la presse généraliste et des notices de dictionnaires nuancées, sauf dans le Larousse du cinéma, laudatif. Ce livre, bienvenu, est le premier écrit en langue française sur Scola. C'est dire si ce scénariste puis cinéaste italien, objet populaire de rétrospectives et de festivals (Pontarlier, Prades, Nice, Bastia, Montpellier, Grenoble, Villerupt, Voiron, Annecy...) mais partiellement reconnu ou boudé par la critique, méritait une exposition et, surtout, cet ouvrage, d'emblée de référence.
Albert Montagne

Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001), l'harmattan, 2007.

Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001), l\

Les monstres, du mythe au culte

Les monstres, du mythe au culte