Coll. 7e Art, Cerf-Corlet, septembre 2009, 316 p., 32 euros.
La guerre du Vietnam (1964-1975) est l'un des traumatismes majeurs des E.U.. Elle est leur guerre la plus longue et impopulaire et leur première grande défaite. Le sujet a donc longtemps été évité par le cinéma pour devenir dans les années 80 un thème à succès. La force de cet ouvrage est que l'auteur a non seulement analysé un important corpus de films vietnamistes (quelque 300 titres en filmographie finale) mais a surtout rencontré de nombreux vets (vétérans) de la guerre du Vietnam et dépouillé systématiquement les rubriques cinéma de leur journal, Vietnam

Veteran of America (VVA), dont le critère d'appréciation est l'exactitude avec la réalité. Le titre de ce livre pourrait donc être La guerre du Vietnam dans le cinéma américain vu par ses vétérans. Le chapitre 1, En direct du passé, étudie l'histoire des films de guerre américains, d'A bas l'Espagne (1898), film de propagande pour la Libération de Cuba, à la première et seconde guerres mondiales, en passant par la guerre froide. Dans les années 70, des films sur la Seconde guerre mondiale cachent la Guerre du Vietnam. Ainsi, Patton (Schaffner, 1970) présente un général qui s'adresse aux soldats partant pour l'Europe, en fait à tout spectateur américain, et qui vante les valeurs qui mèneront les troupes à la victoire. Cette profession de foi est ironique car tout Américain connait pertinemment l'issue du conflit en train de se dérouler. MASH (Altman, 1970), film sur la guerre de Corée, est en fait

une critique du Vietnam. China Gate (Fuller, 1957) et The Ugly American (Englund, 1963, avec Marlon Brando), prônent l'anti-communiste, la théorie des dominos, la barbarie des Viêt-minhs. Mais le grand film de propagande, initié par John Wayne, est Les bérets verts (Wayne et Kellogg, 1968). Le film est une telle apologie de l’intervention américaine au Vietnam qu'il crée une polémique mondiale. Le chapitre 2, Psychovets, les vétérans dans les séries B, dénonce une jeunesse sacrifiée et traumatisée. Alice's Restaurant (Penn, 1969), comme Hair, la comédie musicale de Brodway (1967), traduit la contre-culture opposée à la guerre. Summertree (Newley, 1971) évoque les déserteurs. Dans Cowards (Nuchtern, 1970), un jeune Américain part au canada pour éviter l'armée. Easy Rider (Hopper, 1969) et Greetings (de Palma, 1968) s'opposent à la guerre. Jane Fonda, rentrée de France, crée

avec Donald Sutherland, héros de MASH, le groupe PTA (Free The Army) pour dissuader les soldats d'aller au Vietnam. The Visitors (Kazan, 1972) est l'histoire d'un vet pacifique rentré du Vietnam et retrouvé par deux vets condamnés par son témoignage pour le viol d'une vietnamienne. Glory Body (Sherin, 1971), Jud (Collins, 1971), Returning Home (Petrie, 1975), The Desperate Miles (Haller, 1975), montrent les difficultés de réintégration des vets dans la vie civile. Deathdream (The Veteran ou Le Mort-vivant, Clark, 1974) décrit les meurtres d'un vet rentré chez lui. Dans The Ravage, film d'horreur (Nizet, 1970), un sérial-killer, enfanté par le Vietnam, se révèle aux EU. Dans Limbo (Robson, 1972), on trouve le thème des POW (Prisonner of War) et des MIA (Missing in Action). Les vets sont aussi mal reçus : Welcome Home, Soldiers Boys (Compton, 1972), Slaughter

(Starret, 1972). Dans Dirty Harry (Siegel, 1971), l'assassin est un psycho vet. Dans Taxi Driver (Scorsese, 1976), la vieille veste militaire du héros et son gout des armes traduisent son passé de Marine. Le chapitre 3, La guerre à la maison, étudie les films qui, fin 1978, engagent le processus de guérison. The Boys in Company C (Furie, 1977) s'ouvre sur de jeunes engagés partant joyeux pour le Vietnam. Ils sont noirs, blancs, hispaniques, et représentent tous les EU. Selon un schéma classique, on suit leur entrainement jusqu'au Vietnam, on montre des officiers incompétents et carriéristes, l'absurdité et le chaos de la guerre, l'usage de drogues, les assassinats d'innocents et les villages bombardés. Go Tell The Spartans (Post, 1978, ou Le merdier) montre des Sud-Vietnamiens incapables de résister et des soldats américains à bout de nerfs,

constamment stressés par des embuscades. Coming Home (Le retour, Ashby, 1978) et Who'll Stop The Rain (Reisz, 1978) abordent les problèmes psychologiques des vets de retour au pays. Apocalypse Now (Coppola, 1979), film le plus marquant sur la guerre du Vietnam, avec Marlon Brando, Martin Sheen, Dennis Hopper, palme d’or (ex-aequo) au festival de Cannes (avec Le Tambour de Schlöndorff), présente un regard décalé sur la guerre et donne le point de vue d'un espion, en marge du conflit. Coppola mêle les genres en débutant son film comme un film de détective. Le Vietnam devient une auto-projection hallucinatoire de la culture américaine elle-même. Pour l'auteur, son film est à l'image du Vietnam, avec un budget fou et trop d'équipement, il sombra dans la folie. Le film est anti-militariste mais certains personnages restent gravés dans

les mémoires avec leurs phrases choc : "J'aime l'odeur du napalm au petit matin... c'est l'odeur de la victoire". Les hélicoptères wagnériens incarnent une Amérique messianique dont les Anges noirs viennent semer terreur et mort. The Deer Hunter (Voyage au bout de l'enfer, Cimmino, 1978), est l'autre chef d'oeuvre sur le Vietnam. Le début montre une Amérique paradisiaque avec des ouvriers patriotes et amis, unis par leur communauté russe orthodoxe et la chasse au daim, qui vont dans l'enfer du Vietnam d'où l'on ne revient jamais entier. Le chapitre 4, gagner pour guérir, débute par First Blood (Rambo, Kotcheff, 1982) suite logique de The Deer Hunter. C'est le retour au pays d'un Vet solitaire, Sylvester Stallone, dont l'arrivée est mal vue par le shérif local qui ne veut pas d'un vet déboussolé dans sa ville. Arrêté et humilié, Rambo s'échappe et

ramène la guerre à la maison. Dans Cutter's Way (Passer, 1981) le héros est un crazy vet non remis du conflit. Distant Thunder (Rosenthal, 1988) donne une image caricaturale de vets asociaux. Rambo II (Cosmatos, 1985) est une mission de sauvetage de POW qui se transforme en piège. Missing in action (Portés disparus, Zito, 1984) pose le problème politique des MIA. Problème, Chuck Norris, qui est plus caricatural que Sylvester Stallone - ce qui est un exploit ! - est aussi raciste et révisionniste. Le chapitre 5, Soigner la Nation, magnifie Platoon (Stone, 1985), film en hommage aux vets. L'auteur, qui a vécu le conflit, veut enfin dire la vérité sur l'expérience des soldats américains au Vietnam. Plus réalistes qu'Apocalypse Now, où les héros sont trop âgés par rapport à la moyenne d'âge des soldats qui partaient au Vietnam, les héros de Platoon ont 19

ans. Le héros est Charlie Sheen, le fils de Martin Sheen d'Apocalypse Now. Il est aussi le narrateur en voix off, comme son père dans le film de Coppola. Le film reçoit l'ours d'or à Berlin en 1987 et 4 oscars, preuves de l'excellent accueil critique et populaire. Le chapitre 6, Vetsploitations, étudie la vague de films engendrée par le succès de Platoon : Hamburger Hill (Irvin, 1987) qui bénéficie d'hélicoptères HC-46 et d'avions F4 fighters de L'US Army, In Country (Jewinson, 1989) avec Bruce Willis. Dans Good Morning Vietnam (Levinson, 1987), un animateur radio (Robin Williams) découvre au Vietnam les atrocités de la guerre. Full Metal Jacket de Kubrick (1987) se veut le film ultime sur le sujet. Le film, très attendu, est différent de Platoon. La première partie ne se déroule pas au Vietnam mais dans un camp d'entrainement. Mais la partie qui se déroule

au Vietnam est aussi réaliste et puissante que Platoon, qui resterait supérieur. Dans Garden of Stone, Coppola revient sur le Vietnam. Contrairement à Apocalypse Now, le film évite tout spectacle. Casualties of War (de Palma, 1989), basé sur un véritable incident, a un personnage immoral (Sean Penn) plus intéressant que le gentil héros (Michael Fox). Born on The 4th July (Stone, 1989). Le Vietnam inspire d'autres films : The Return of Jedi (Marquand, 1983), serait une métaphore du Vietnam, les Ewoks étant le Sud et l'Empire le Nord. Rambo III (MacDonald, 1988), quoique se passant en Afghanistan, est toujours le Vietnam. True Romance (Scott, 1993) est une parodie du genre. Pour finir, Nous étions soldats (Estevez, 2001) est le dernier grand film vietnamiste à hauteur, pour les Américains, avec Platoon et Full metal

Jacket. En conclusion, cet ouvrage montre l'importance du cinéma américain qui, par ses représentations de la guerre du Vietnam, a su modifier la réception du public : d'abord traumatisé par la défaite et par ses Vets déboussolés et indésirables, il voit désormais ses soldats en héros. Le film de guerre est devenu un outil de propagande étatique pour contrer les visions pessimistes et défaitistes de la guerre. Ainsi, la vision de la guerre du Vietnam s'est imposée positivement dans les esprits américains par les images de son cinéma. Un livre exemplaire !
Albert Montagne