Michel Cadé (préface),
Ed. Corlet, janvier 2008, 24 €.Les monstres, du mythe au culte, ouvrage dirigé par Albert Montagne, regroupe des universitaires venus d’horizons variés. L'intitulé originel, Monstres et monstresses au cinéma, dénotait les couples duels homme-femme et humain-monstre, idée reprise dans le Préambule, monstres et monstresses, essai de (dé)finition (térato)logique, qui souligne que la monstresse, ignorée du Larousse mais connue du Robert, est, contrairement au mâle monstre repoussant, une vamp(ire) ou sorcière diablement envoûtante. Ce panthéon du Monstrueux est, tel l’Enfer de Dante, construit en trois parties ou cercles concentriques de plus en plus rétrécis au fur et à mesure que l'on va vers le centre ou l'horreur incommensurable. Le premier cercle, les monstres humains, est celui de nos grands frères et petites sœurs, tous bons enfants et belles mamans : les enfants monstres, humains ou extraterrestres, petits et déjà menaçants, qui n’ont pas encore atteint leur potentiel physique et mental de destruction et d’abomination (Pour un cinéma du viscéral : les enfants monstres par Olivier Dobremel) ; le fantôme du franquisme, monstre démoniaque et apocalyptique, tel l’enfer de Guernica de Picasso, s'invite à la ruche - cet espace clos où les abeilles ne travaillent, ne vivent et ne meurent que pour leur reine - et hante une fillette de 6 ans (Ana, l’Espagne et le monstre, épreuves d’enfance par Pierre Arbus) ; les monstresses, créatures mi-mère mi-putain, corps et âmes libres, avivent les passions masculines (Monstresses du cinéma italien par Marie-Pierre Lafargue) ; les monstres peuvent être beaux comme des anges mais assassins démoniaques (Dorian Gray ou le monstre narcisse par Rhoda Desbordes) ; les monstres britanniques ne cessent d'horrifier : Élephant Man, monstre de foire dans la lignée de Freaks (Monstres, monstruosité, monstration, de Browning à Cronenberg par Marion Poirson-Dechonne), Jack l’éventreur, premier serial-killer de l’Histoire (Monstres londoniens : L’East End, entre réalité et fiction par Florence Livolsi), Dr Jekill et Mr Hyde, tueur schizophrène avec dédoublement de personnalité (La chenille et le papillon par Florent Christol) ; les monstres de Claire Denis, dans J’ai pas sommeil, Trouble Every day et L’intrus, sont foules, omniprésents et peuplent dangereusement notre quotidien (Être monstre ou l’impossible «devenir humain» dans le cinéma de Claire Denis par Rémi Fontanel) ; avec le parlant, les monstres du muet prennent par le mot le chemin de l’humanité et le discours monstrueux crée un nouvel ordre verbal (Monstre muet, monstre parlant : la naissance de la parole monstrueuse au cinéma hollywoodien (1928-1932) par Jean-Marie Lecomte). Le deuxième cercle, les hybrides, est celui des engeances monstrueuses et humaines consacrées par les dieux gréco-romains, mi-hommes mi-monstres : centaures, chimères, cyclopes, parques, sirènes, sphynxs... Le Golem, être artificiel qu’un rabbin anime magiquement, est un esclave docile qui se révolte et devient l'image du robot échappant à son créateur et se retournant contre lui (Le Golem, monstre ou métaphore du monstrueux humain ? par Joseph Marty et La forteresse noire, Le Golem maudit de Mickael Mann par Olivier Dobremel) ; le Moyen Age est propice aux monstres les plus horribles les uns que les autres où le Bestiaire est réellement fabuleux et féerique et grouille de bêtes extraordinaires et surnaturelles, dragons, griffons et créatures zoomorphes, massacrant à merci les hommes, et d’êtres bien humains, boiteux, bossus, lépreux, infirmes, nains, ogres et géants, bref les anormaux et handicapés physiques, mauvaises consciences d’une société en (dé)formation et victimes sociales et innocentes rejetées par leurs pairs (Démons et merveilles, dragons et bossus, les monstres médiévaux au cinéma par François de la Bretèque) ; la Mort médiévale passe son temps à jouer aux échecs ou aux tarots (La Mort dans Le septième sceau de Bergman et Le masque de la mort rouge de Corman par A. Montagne) et le Diable à se moquer des hommes (Vision médiévale du diable au cinéma par Corinne Vuillaume) ; le zombie ou mort-vivant immortalisé par George A. Romero (Anthropologie du zombie par Frédéric Astruc), les fantômes terrifiants (Les métamorphoses de Sadako : Ring et le Kaidan Eiga moderne par Stéphane Du Mesnildot) et les vampiresses, sorcières et louves-garous (Monstres au féminin : fascination et horreur ou l’attrait de la nature maléfique par Alain Pelosato) sont incontournables et mortifères ; l’incroyable Hulk, super héros de BD créé en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby, régénère le mythe du Dr Jekyll et Mr Hyde, un savant se transformant en monstre vert : humain, il est Bruce Banner, un homme vulnérable et tourmenté par des sentiments moraux, monstre, un géant invincible et irascible aux pulsions meurtrières (De quoi les monstres sont faits : Hulk d’Ang Lee par Sébastien Clerget). Enfin, le dernier cercle, le plus affreux, est celui des monstres non humains. Certains, de prime abord, ne terrifient pas, et pourtant ! Le cinéma d’animation, par sa nature voué aux monstres, donne forme humaine ou monstrueuse, tant physique que mentale, à ses créatures de papier, de bois, de glaise, de pellicule et de synthèse (A propos de quelques monstres et monstruosités du cinéma d’animation par Nicholas Thys et Les Toves, Jabberwockies et autres monstres carrolliens dans Alice de Jan Svankmajer par A. Montagne) ; d'autres sont des monstres de pacotille, bon marché et peu crédibles, mais à mourir de rire : morts-vivants, pieuvre atomique, revenants, femme-chatte et loup-garou d’Ed Wood, le pire réalisateur de tous les temps (Les monstres Z d’Edward Wood par Aurélien Portelli) ; d'autres, encore, sont des monstres fantastiques et extraterrestres, érotiques et transsexuels, mêlant homosexualité, bisexualité, travestisme et libertinage (Du mythe au culte, De Frankenstein à The Horror Picture Show par Anne Demoulin). D’autres, enfin, sont véritablement cauchemardesques et plongent corps et esprits dans les abîmes infinis de l’indicible ! Monstres mécaniques (camion tueur de Duel), animaliers (requin des Dents de la mer et animaux préhistoriques de Jurassic Park et du Monde perdu), inhumains (aliens touristes ou envahisseurs de Rencontres du troisième type, d'E.T., l’extraterrestre et de La guerre des mondes), et humains (Nazis d’Indiana Jones et la dernière croisade et de La liste de Schindler)(Monstres et hybridité dans les films de Steven Spielberg par Marceline Evrard et La guerre démon : les monstres attaquent ! par Sébastien Boatto) ; monstres homophages de Bad Taste, zombies carnivores de Braindead, marionnettes hystériques de Feebles, adolescentes assassines de Créatures célestes, spectre fantômicide de Fantômes contre fantômes, monstres trilogiques du Seigneur des anneaux et monstre géant et légendaire de King Kong (Peter Jackson, pour l’amour des monstres par Cyril Rolland et King Kong 2005 vs King Kong 1933 par A. Montagne). Avec Terminator, monstre technologique aux lunettes noires cachant l’œil auto-excisé et ignorant la souffrance et la peur, le succès et le monstre sont trop beaux pour ne pas enfanter deux suites et machines à tuer toujours plus puissantes et terrifiantes : le Terminator 2 en métal liquide et le Terminator 3 en poly-alliage mimétique sur endosquelette de métal. Paradoxe des monstres, les robots sont plus beaux et parfaits que les modèles humains. Comment résister (au sens propre et figuré) à Terminatrix, le sublime mannequin Christana Loken à la plastique quasi parfaite et modulable à souhait(s) ? (Le fer et le sang ou les Terminators par Sébastien Boatto). Le cyborg ferme symboliquement le tout. Mais qui est le vrai monstre ? L'humain ou le monstre ? La machine ou le géniteur ? N’est pas monstre qui croit ! Le mot de la Fin appartient à Michel Cadé concluant poétiquement sa Préface : « - Miroir, mon beau miroir, suis-je donc si monstrueux ? - Oui, puisque tu es humain ! » répondit le miroir.
Albert Montagne

